Amnésie

Il y a quelques temps, Céline s’interrogeait sur le prix du beau. L’idée fit son chemin, et c’est l’accoutumance au beau qui me vînt à l’esprit. Le beau ici plutôt comme esthétique, et non forcément comme conditions favorables de l’existence qu’on appelle quelque fois bonheur – quoique cela puisse sans doute s’y appliquer aussi. Sur Instagram, je constatai avec désappointement que je n’étais plus aussi touchée par certaines photos à force d’en voir d’aussi parfaites et semblables le long de mon chemin, comme si ma capacité à apprécier le beau s’était distendue à force de sollicitations désordonnées. A trop vouloir s’entourer de beau jusqu’à en être baigné constamment, ne coure-t-on pas le risque de ne plus reconnaître son visage ?
Au collège puis au lycée, il y avait une fille très belle que tout le monde admirait. Elle avait les cheveux très longs, de jolis yeux noisette et les traits bien dessinés. Je crois qu’on connaît tous une fille comme ça dans notre entourage (mais cela s’applique aussi aux garçons, je ne fais pas de distinction) : une de celles qui paraissent toujours à l’aise avec tout le monde, dont les garçons recherchent la compagnie et dont toutes les filles se damneraient pour lui ressembler. Quand en Terminale on se retrouva dans la même classe, je me dis alors que j’aurais tout le loisir de l’admirer. Et puis l’année passa, avec son lot d’aventures et de déconfitures. A la fin de l’année, j’eus la surprise de découvrir que je ne la trouvais plus aussi belle. Non qu’en quelques mois elle fût devenue laide à mes yeux, je reconnaissais qu’on pût encore la trouver magnifique, seulement elle ne me faisait plus le même effet. L’habitude de la contempler, sûrement. L’accoutumance peut-être. Je me demandai ce qu’il s’était passé pour que le charme cesse d’opérer de la sorte, sans rien trouver de convaincant. Elle avait toujours les mêmes yeux noisette, sa longue chevelure et les traits bien dessinés. Seul mon regard avait changé.

Lorsque je croise des couples dans la rue se tenant par la main, je me demande parfois si leur vision d’eux-mêmes a changé au fil des ans. La trouve-t-il aussi belle qu’au premier jour ? Le trouve-t-elle encore séduisant ? Ce sont sans doute que ces considérations purement esthétiques ont laissé place à quelque chose de plus fort et de plus profond : un amour inconditionnel, de la tendresse pour ce qu’ils sont devenus, de la bienveillance et de l’humour (les deux mamelles d’un couple qui dure non ?)…  Mais moi, je vais vous dire, je ne me suis toujours pas habitué à lui. Quand je le vois c’est une lumière qui s’allume, c’est presque une première fois, ce sont les premières pages d’un livre que l’on n’a jamais lu encore. Ce sont chaque jour des retrouvailles à la faveur d’un sourire ou d’une parole, heureux amnésiques que nous sommes.