Les petits pas

La sœur de ma maman, elle ne va pas très bien. C’est une histoire pas très drôle, de celles qu’on aimerait éviter d’entendre. Elle s’est mise à broyer du noir, ou à concasser du gris, selon les jours. C’est un peu comme basculer l’interrupteur du côté obscur, ou bien comme des petits cailloux dans une chaussure. Ça pique et ça gêne, ça fait perdre l’équilibre et on ne peut plus marcher droit. Alors on se raccroche aux petites choses, comme on peut.

L’autre jour on a décidé d’aller se promener au bord de la mer, parce que je ne connais rien de plus efficace qu’une balade au grand air pour chasser tous ses soucis – surtout en bord de mer. Il faisait beau ce jour-là, ce qui était assez rare à cette période, alors on s’est laissées chauffer la peau par le soleil. Il y avait du vent, aussi, et c’était comme si l’herbe chantait.

Et puis on a vu un champ très beau rempli de coquelicots comme des touches de peinture, et des potimarrons qui poussaient. On s’est arrêtées devant pour les contempler, parce qu’on était très étonnées de voir déjà des potimarrons, alors la vieille dame s’est approchée de nous avec sa canne. Oui elle a dit, ils pointent déjà le bout de leur nez. Elle a ajouté qu’il fallait replanter de nouvelles graines tous les ans, à cause de l’hybridation. J’ai noté tout cela dans ma tête, pour plus tard, dans le petit carnet virtuel de mon esprit. On a parlé de choses et d’autres pendant un petit moment, en savourant la connexion entre nous, comme si nous nous trouvions exactement là où il fallait. On lui a dit au revoir et on a continué notre chemin, trois silhouettes au bord de l’eau.

Il suffit de peu pour laisser, pendant quelques heures, ses cailloux au bord du chemin : un champ de potimarrons, une vieille dame qui raconte, du vent dans les cheveux et une limonade.